Journalisme mou ou contrôlé ?

Le bon journalisme, dit-on, est celui qui rapporte les événements sans les modifier, sans les altérer, par une opinion ou par intérêt. Parfait, je n’ai pas de problème avec ça. Mais lorsque le journalisme se fait « mou », ça devient agaçant pour ne dire aberrant, et inefficace. Je m’explique.

Ces temps-ci, à l’écoute des nouvelles sur le budget fédéral récemment dévoilé et les urnes qui s’ouvriront bientôt pour l’élection d’un nouveau premier ministre, cela m’a rappelé une réaction de Stephen Harper lors d’une des entrevues qui suivirent son élection en janvier 2006. Le journaliste qui l’interviewait (inutile de nommer son nom puisque tous démontrent le même handicap), après lui avoir demandé pourquoi il agissait à l’encontre de l’opinion populaire (le sujet étant l’Afghanistan), le nouveau premier ministre répondit que les décisions ne se prenaient pas sur l’opinion publique. Une réponse aberrante qui, journalisme professionnel à l’appui, aurait certes exigé une réaction du journaliste. D’ailleurs, cette absence de réaction ne nous laisse-t-elle pas avec un goût amer, avec un sentiment d’« on vient de se faire avoir » ?

C’est justement ce genre de comportement que je dénigre. S’il était question de toute autre sphère d’activités, je n’aurais su en faire de cas. S’il s’agissait d’interviewer le chef d’un autre pays, non plus. Mais la politique de notre propre pays, si. Puisqu’elle représente, à mes yeux, la sphère d’exception. Celle où le journaliste, devant un politicien, est d’abord et avant tout un citoyen. Celui qui paie des impôts, mais aussi celui qui, à titre de professionnel de la communication, a la chance de s’approcher et de s’entretenir avec lui. En d’autres mots, pourquoi laisser un politicien, surtout un chef, s’échapper par des aberrations ? Le reportage qui s’en suit ne prendrait-il pas un aspect plus sérieux, plus susceptible de les ramener à l’ordre, de changer les choses ? L’impression dégagée ne laisserait-elle pas autre chose que de la moquerie insultante envers la population ? Après tout, si nos chefs sont sérieux comme ils le disent, pourquoi répondre des inepties lorsque de bonnes questions leur sont posées. Je sais, je sais, le rôle du journaliste n’est pas de changer les choses. Mais vous serez d’accord pour dire : quelles occasions ratées !

Je l’ai toujours dit, lorsque la loi dérape remettons-nous-en au gros bon sens. Lorsque le professionnalisme dérape, faisons-en autant.

Malheureusement, ce genre de comportement de la part de nos dirigeants est trop fréquent. Les exemples pleuvent. Et pour ce qui est de Harper, celles qui suivirent furent nombreuses, sans jamais qu’un seul journaliste ne réagisse. Que ce fût lorsqu’il refusa de signer le traité de Kyoto, le Canada ne rencontrant pas ses objectifs lorsqu’il suggéra de repousser le tout en 2050, lorsqu’il envoya des soldats en Afghanistan contre le gré d’une majorité, lorsqu’il retarda les fonds promis pour combattre les gangs de rue, lorsqu’il retarda l’aide promise aux festivals, lorsqu’il acquiesça à la vente de notre eau aux Américains, et très récemment, lorsqu’il exerça un contrôle inapproprié sur la presse en limitant l’action des journalistes. Ce sont là toutes de bonnes occasions de ramener un chef à l’ordre. Mais non, les journalistes s’en retournent comme s’ils n’étaient pas concernés, avec la queue entre les deux jambes. Pour l’avoir vécu quelques années, il n’y a pas tant de différence entre ce genre de démocratie et la dictature chavista du Venezuela.

Une autre belle occasion ratée, beaucoup plus récente, est celle de la tradition que le ministre des finances fédéral a prolongée en se présentant avec une nouvelle paire de chaussures, lors du dévoilement du budget. Dans un Canada riche mais dont la pauvreté et le nombre de sans-abri augmentent, une tradition qu’il serait sage et respectueux envers le peuple de mettre aux oubliettes. Mais encore, non, ils font preuve, fois après fois, d’une arrogance honteuse. Et ni les journalistes ni la population ne semblent pouvoir y remédier.

Alors, notre journalisme, est-il mou ou contrôlé ? À mon œil, je dirais les deux.

C’était l’opinion d’un nobody – Constant Vanier

Publié le 12 avril 2011.

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