Succès et détresse – Extrait

Extrait – chapitre No. 3

Le stress des douanes canadiennes s’éteignit. À travers le hublot l’aéroport de Montréal disparut au fur et à mesure l’avion prit de l’attitude.

D’un point de vue émotif, nous voilà anéantis. Mon cerveau, broyé par la rapidité des événements, ne valait pas mieux que de la purée. Aucune suite sensée d’idées n’en émergeait. Sauf que quatorze heures de vol, deux escales et quatre mille huit cent quatre-vingt-dix kilomètres nous séparaient de notre destination, l’île de Margarita au Venezuela. La tension causée par cette précipitation matinale eut donc le temps de redescendre. Mais le seul fait d’être assis côte à côte dans l’avion, de savoir que pour les quelques heures à venir rien ne pouvait nous atteindre soulageait déjà. Quoique nullement impliquée dans ce qui arrivait et tout à fait libre de ne pas suivre, ma blonde [c’est ainsi que j’appelle ma conjointe] se trouvait encore à mes côtés. Et rien que cela s’avérait déjà extraordinaire.

Après tant d’agitation, Carole et moi retrouvions enfin un peu de calme. Le calme, dis-je, non pas avant mais après la tempête. Une accalmie qui tranchait des millions de décisions que nous avions dû prendre dans un laps de temps trop court. Infiniment trop court. Personne ne pouvait vraiment réfléchir dans de telles conditions. Peut-être aurait-il mieux valu ne pas partir, et affronter la réalité des choses ? Une question qui fit mille tours dans nos esprits inquiets. Mais l’opinion de mon conseiller juridique avait penché pour l’éloignement. Et si cette décision s’avérait positive, par l’aventure dans laquelle nous nous apprêtions à plonger tête baissée, seul le temps le dirait. Dans notre prostration, une certitude ; en quittant le sol canadien ce matin-là, nous venions de franchir le Rubicon.

De toute manière durant ce délai obligé tout ce qui restait à faire était de se détendre. Car une fois là-bas, nous aurions beaucoup à faire. Malgré la profonde confusion devant la perte subite de tout ce que nous avions bâti, l’adrénaline du succès fusait encore dans nos veines. Nous n’avions pas l’intention de baisser les bras. Pas tout de suite, en tout cas.

Nous ne pensions qu’à une chose, nous refaire financièrement, pour mieux affronter la machine au retour. Le modeste pécule que nous traînions avec nous dérivait essentiellement du produit de la vente de la maison. Une vente bâclée sur le coin de la table…, en moins d’une semaine…, à un prix ridicule. Une somme dérisoire pour le projet que nous entamions. Presque vingt ans de travail acharné à bâtir une clientèle, et tous ces sacrifices qui s’envolaient en fumée ! Désormais, cette seule pensée m’obnubilait, m’aliénait. Quel idiot ! Et s’il y avait quelqu’un à blâmer, c’était bien moi. En dépit de la tournure des événements qui fut si inattendue, les conséquences si brutales, le mea culpa ne pouvait être que le mien. Fallait y penser avant, criait déjà le procureur de la couronne dans ma tête. Justement, il y a longtemps que j’avais arrêté de réfléchir. Bien avant ce coup de fil inopiné de la part d’un client en juillet 2002, lorsqu’en vacances à Québec. La goutte qui fit déborder le vase.

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Je ne comprenais plus rien. Un homme fait une seule erreur dans sa vie, et tout est fini. Devant mon indescriptible désarroi, depuis que nous avions monté à bord, Carole n’avait cessé de m’encourager. « Oublie ça, répétait-elle patiemment. Ce qui est fait est fait. Pense à autre chose. » Facile à dire… Sa réaction m’impressionnait tout de même. La plus monumentale des gaffes j’avais commis, et elle me soutenait encore. Notre monde s’était effondré en termes de semaines et, elle, elle fonctionnait déjà en mode récupération. Visiblement dans ce genre de circonstances je ne possédais pas cette aptitude. On m’eût amené un accident, du sang, une tête coupée, je serais resté flegme sans problème. Mais là, il s’agissait d’autre chose. Autre chose qui me faisait mal, qui m’écrasait. Certes, c’était dur de tout perdre, mais ma douleur allait avant tout vers ceux — et celles — que j’aimais. Ceux et celles qui en quelque sorte j’avais trahi, qui ne me reconnaîtraient plus ; mes proches, et, bien sûr, mes clients.

De mots défaitistes en mots d’encouragements nous discutâmes de nos intentions une fois en terres vénézuéliennes. Dorénavant, tout ce qui comptait était d’arriver à bon port afin de décompresser et tenter d’y voir clair. Même si notre projet de gîte au soleil bénéficiait d’une préparation méticuleuse, les us et coutumes du pays représenteraient notre premier défi. Pour lancer une affaire à l’étranger, il fallait connaître la mentalité des gens et la langue du pays. Par chance, mon coup de foudre pour Cuba m’y avait poussé, je maîtrisais assez bien l’espagnol. En nous rappelant la réservation faite par Internet, nous éprouvâmes soudain un sentiment de sécurité.

Un appartement de deuxième plancher d’un complexe privé, non loin du centre-ville de Porlamar. Une ville portuaire sans réel port de mer. Non fonctionnel, devais-je dire. Puisque de celui d’El Guamache, municipalité maritime à trente kilomètres de distance, il ne restait qu’une vieille structure abandonnée. Ce choix de camper dans l’agglomération principale plutôt que dans un patelin du nord de l’île, près des plages populaires, s’était imposé que pour la question de sécurité. Selon les informations du site web, www.venezuelatuya.com, les résidences Rivoli, construites autour d’un jardin et d’une piscine privée, offraient l’emplacement idéal pour un repos initial, ainsi que pour la planification de chacun de nos prochains gestes.

De toute façon, l’hôtel, ” l’hébergement traditionnel “, en plus de coûter plus cher était depuis belle lurette une option bannie de nos habitudes de voyageurs. Ces tours d’ivoire qui tenaient les touristes en otages et loin de tout contact avec la réalité locale ne nous attiraient plus. Nous favorisions les hébergements plus modestes et la proximité des natifs : la meilleure façon d’apprendre, et de s’intégrer. Ainsi, à titre de plateforme d’observation, l’édifice choisi, qui faisait apparemment partie d’un bon quartier, avait paru le compromis parfait.

Puis après maintes élaborations, épuisés, à bout de tout, Morphée ne fit qu’une bouchée de nos corps. Des heures plus tard, une voix nasillarde crachée par les haut-parleurs nous arracha de notre nirvana onirique. « Ici votre commandant de bord… Nous sommes en approche de l’aéroport de Miami et la température extérieure est de vingt-trois degrés Celsius. Pour votre sécurité, veuillez boucler votre ceinture. Merci de voyager avec American Airlines. »

Miami, notre première escale. L’appréhension ressentie à l’aéroport de Dorval revint brusquement à la surface. Les douanes américaines nous devions passer.

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