Une semaine d’enfer – Extrait

Extrait du chapitre 6

… La pendule du clocher d’un marché situé de l’autre côté de la rue indiquait dix-neuf heures vingt-deux. À bord d’un quatre-quatre de type Wrangler, Monsieur S avait quitté le repaire du port de Détroit en compagnie de Knife pour aller se stationner à quelques coins de rue de la destination prévue.

— Tu es prêt ? demanda celui qui pour la circonstance devenait Shotgun.

— Oh, oui ! Je suis prêt ! s’écria Knife, excité comme un adolescent en rut.

Son acolyte était un curieux personnage. Pourtant d’un naturel lucide et vif, il se comportait parfois comme un vrai psychopathe. Autant il pouvait se contenir et ressembler à un citoyen normal lorsque vêtu d’un complet et occupé à d’autres tâches, autant il se montrait brutal et imprévisible lorsqu’il enfilait les fringues imposées par les règles. Une tenue que son maître jugeait appropriée pour ce type de boulot. Ainsi vêtus, non seulement ils étaient impossibles à identifier, le port d’une ou plusieurs armes devenait un jeu d’enfant.

N’ayant pas mis la main à la pâte depuis un temps – pas de la façon habituelle du moins –, ils n’iraient pas de main morte. Et le pauvre couple visé par cette « première collecte » ne s’attendait guère à cette visite impromptue.

— Parfait.

Il se pencha pour ouvrir la boîte à gants.

— Merde ! Où sont les choses que je t’avais demandées ?

Knife secoua la tête comme s’il était en transe.

Ne voulant pas attendre la réponse, Shotgun descendit pour se rendre à l’arrière du véhicule. Il ouvrit le hayon puis d’un geste machinal poussa la banquette vers l’avant pour atteindre un compartiment caché en dessous. Il se mit à fouiller parmi l’équipement : rubans adhésifs, rouleaux de corde, couteaux, menottes, armes automatiques et semi-automatiques ; l’attirail du parfait criminel. Pendant ce temps, son comparse, qui ne tenait plus en place, sortit pour se dégourdir les jambes.

— Surtout ne t’éloigne pas, lui ordonna-t-il en s’étirant le cou pour l’avertir.

— Non, non ! Ça va.

Ni un ni deux il se mit aussitôt à tourner en rond le temps d’exécuter d’étranges enjambées. Mais sa curiosité le força à se diriger vers l’église devant laquelle ils s’étaient garés, et où l’office religieux de dix-neuf heures avait cours. En approchant, il entendit dans l’air l’écho de chants célestes. La ferveur des fidèles qui imploraient le Tout-Puissant traversait à peine les hautes portes de bois massif. Dans son esprit psychopathe, le travail pour lequel il s’était déplacé se mêlait étrangement aux prières. Était-ce réel ? Son imagination lui jouait-elle des tours ? Dieu seul savait.

Pendant que Shotgun, le corps bien avancé, fouillait à l’arrière du quatre-quatre, il décida d’entrer dans le lieu sacré. Il alla s’agenouiller dans la dernière rangée de bancs, tout près des portes. À l’intérieur, les ouailles qui récitaient le Sanctus avec le curé remplissaient à peine les premiers rangs. D’autres brebis, éparpillées ici et là, remuaient les lèvres sans qu’aucun mot ne s’entendît.

— Saint, Saint, Saint le Seigneur, Dieu de l’univers, blablabla… marmonna-t-il avec moquerie et dédain. Remplis de ta gloire. Hosanna au plus haut des cieux… blablabla…

Mû par son instinct criminel, il se perdit en railleries dans le chant liturgique. Mais l’être contradictoire qu’il était se mit à observer les statues de marbre qui ornaient les absidioles et les bas-côtés. Malgré sa profonde aversion envers les religions, peut-être à cause de ses racines chrétiennes, il éprouva soudain un sentiment d’humilité et de honte. Il fixait leurs robes colorées, puis leurs visages, parfois tendres, parfois torturés. Des visages qui semblaient lui adresser des réponses qu’il ne voulait pas entendre.

Après quelques instants de confession et de pénitence, son naturel reprit le dessus. Le temps de quelques ironies supplémentaires, et que son comparse à l’extérieur le cherchât des yeux, une des grandes portes de chêne massif derrière lui s’ouvrit. C’était Shotgun. Il alla vite s’asseoir à ses côtés.

— Mais qu’est-ce que tu fous, bon Dieu de merde ?

Une dame qui entendit le blasphème se retourna et les dévisagea d’un air offusqué, avant de replonger dans son marmonnement.

— Ce sont des conneries, fit-il comme toute réponse.

— Peut-être, mais certains en ont besoin.

Puis il le prit par le bras et l’entraîna vers l’extérieur, sur le perron de l’église.

— Ce sont des conneries, je te dis… des fous qui s’agenouillent pour ensuite aller battre leur femme, leurs enfants… c’est quoi ça ?

— Allez, nous ne sommes pas ici pour les juger. 

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Knife déblatérait en l’air comme s’il se parlait à lui-même.

— Respect de Dieu, qui disent. Respect, mon cul ! Les religions, c’est de la merde. Se mettre un truc sur la tête, s’habiller en bouffon, s’agenouiller ou se prosterner le cul dans les airs… Tu trouves ça du respect, toi ?

— Allez, allez, arrête de discuter. Nous avons un boulot à accomplir, lui dit-il avant de l’entraîner vers le véhicule.

Le travail de récupération des sommes dues devait débuter en cette soirée.

Une fois remontés à bord, les deux hommes roulèrent pour se rapprocher de leur destination, mais avant d’arriver Shotgun fit un second arrêt.

— Putain de merde ! Parfois j’ai l’impression que tu perds la boule.

Shotgun aurait aimé commenter sa mauvaise et récente habitude de sniffer de la coke. Mais le moment était mal choisi.

— Excuse-moi, il m’arrive parfois d’avoir des…

— Je t’avais demandé de mettre des sacs de coton et de la corde dans le coffre avant de partir. Où avais-tu la tête ?

— Désolé Shotgun, je ne suis pas…

— Tais-toi. Ne dis pas un mot. Concentrons-nous un instant.

Knife persistait dans son air dépité.

— Je suis vraiment désolé…

— Tiens, mets ces sacs dans tes poches, nous en aurons besoin. Et arrête tes conneries, reprit-il après un court silence, tu m’embrouilles les idées. Rappelle-moi plutôt l’endroit, tu veux bien ?

Il démarra de nouveau pour enfin rouler jusqu’à l’adresse griffonnée sur un bout papier que son acolyte sortit de sa poche pour lui relire. Une fois le quatre-quatre stationné devant le commerce en question, les deux hommes gardèrent le silence, comme pour se recueillir. Curieusement, Knife redevint soudain celui qu’il connaissait de longue date : calme, froid, implacable, avec des gestes aussi précis et dangereux que la lame de son couteau.

L’enseigne du commerce indiquait « Dreyfuss Co. – Prêts sur gage ». Établi depuis plus de quinze ans, le couple propriétaire, de simples citoyens dans la cinquantaine, versait désormais des redevances mensuelles à l’organisation, en retour de la protection fournie. Une boutique qui se résumait en un présentoir vitré en forme de U où l’on pouvait acheter une variété d’articles, tels que montres-bracelets, bijoux, collections de monnaies, appareils électroniques et accessoires de cuisine, jusqu’à des cymbales et guitares accrochées sur aux murs.

— Prêt ?

— Parfaitement.

— Tu en es certain ?

— Allons-y, on perd un temps précieux.

À ce moment précis, Shotgun sut que le psychisme de son comparse s’était réaligné. D’un œil vif il scruta les alentours. À cette heure ce segment de rue ne fourmillait pas de monde. Il ne repéra aucun badaud.

— Parfait alors.

Ils mirent leur masque.

— Allons-y !

Malgré le boitillement de Shotgun, les deux bandits bondirent hors du véhicule et pénétrèrent dans le commerce avec agressivité. Le couple affairé derrière les comptoirs figea sur place en entendant la porte claquer avec fracas. Knife retourna l’écriteau suspendu à la fenêtre de l’entrée. En un éclair, un homme à la moustache en bataille et une femme grassouillette se virent menacés d’une arme : lui, par le canon d’un Magnum pointé sur son visage ; elle, par une lame de couteau sous le nez.

— Qu’est-ce que voulez ? demanda bravement le quinquagénaire.

— Vous le savez. Ça fait des mois que vous ne payez plus. Malgré trois avertissements, vous vous entêtez toujours.

— Allez-vous-en ! s’écria la femme. Nous n’avons pas d’argent.

Sur ce mensonge, Knife sauta habilement derrière le comptoir, prit la femme par les épaules et lui appuya le tranchant de son couteau sur la gorge.

— Et maintenant, ma belle, vous n’avez toujours pas d’argent ?

Bien qu’il eût usé de pistolets à l’occasion, Knife avait un penchant presque maladif pour les armes blanches. Il se trimbalait rarement avec des canifs. Celles qu’il utilisait pour ces tâches particulières étaient à la hauteur de son fanatisme : couteau à lame fixe, à cran d’arrêt, de chasse, de mer, coutelas, poignard, dague, navaja, sa vaste collection les comptait tous. Le modèle que la pauvre dame sentait sur sa gorge était de type Mirage, un couteau à longue lame idéal pour trancher les chairs.

— Ça suffit ! Nous n’avons plus de temps à perdre ! aboya Shotgun, en bougeant son arme de sorte à les forcer vers l’arrière-boutique. Magnez-vous ! Et ouvrez votre coffre à trésors. Allez ! Plus vite que ça !

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Pour en connaître davantage… voir la page Projet Ulule.

 


Une semaine d’enfer – Roman policier

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